
Chapitre 1
J’étais au Perroquet, tout seul, peinard, tranquille comme Baptiste. J’en avais marre du champ’. Je buvais des dry, pour changer. Ils étaient chouettes, les dry. Bien poivrés. Gaston les tape au poil. Ça faisait, peut-être, le six ou septième que je m’envoyais, quand voilà qu’une fille s’amène. Une belle petite. À peine vingt piges. Et balancée, la mort de mes os… Rien qu’en matant ses petits nichons qui pointaient à travers le corsage et son valseur si rond, si moulé, tendu si ferme, tourné si dur, j’en ai tout de suite eu l’eau à la bouche. D’autant qu’aussitôt trois crouïas, qu’étaient au bout du bar, se sont mis à discuter le bout de gras en lui dévisageant le côté pile. Faut vous dire : j’ai jamais pu bien renifler les arbis. Pas d’aujourd’hui. Non. Non. Une vieille rancune qui vient de loin. Du Sud. De Tatahouine. Tous faux-jetons, donneurs, emmanchés et le reste. Aussi, la mignonne à peine hissée sur son piédestal, me voilà qui m’approche.
– Pardonnez, que je lui fais froidement, ici,
c’est pas du tout une taule pour vous, ma poupée !
– De quoi je me mêle, qu’elle me répond en allumant une Camel et en soufflant fort la première bouffée, par les naseaux.
– De ce que vous avez au bas du dos, je dis. Elle me regarde à travers ses cils.
– Monsieur est chevalier ? qu’elle me fait. Redresseur de torts, peut-être ?
– Tout juste, beauté.
– Et c’est un job qui rapporte bien ?
– De quoi vous payer un quart Perrier.
– Eh bien ! alors, ce sera un Alexandra.
– Ça en fera deux, Gaston, je dis.
– Bien, m’sieu Monopol, qu’il gueule Gaston, toujours discret. C’est du coup que la bergère manque d’avaler sa clope de travers.
– C’est vous, Paul Monopol ? qu’elle me demande, l’air un peu affolé. Je rigole.
– Il en est question, oui…
La môme n’a plus un poil de sec.
– Excusez-moi, j’ignorais… J’ai dû vous paraître un peu stupide… Pardonnez-moi encore. Je fréquente très peu le quartier.
– Ça vaut mieux pour vous.
– Vous croyez ?
– Oui.
Elle commence à reprendre ses esprits.
– C’est drôle que ce soit vous qui me donniez des conseils…
– Pourquoi ?
– J’ai lu tant de choses, sur vous, dans les journaux.
– Oh! vous savez, les babillards, hein, faut en prendre et en laisser…
– Enfin, c’est bien vous, le gangster ?
Je me marre comme un bedeau.
– Moi?… Pensez-vous. Je suis homme de peine.
Elle me sourit. Elle est jolie. Fraîche et lisse. Et tiède : velours et mousse.– Et vous, que je lui demande, qu’est-ce que vous faites, dans le civil ?
– Rien. Je suis chez mes parents.
– Bon boulot.
– On dit ça. C’est pourtant pas rigolo tous les jours.
– Ça vous laisse des loisirs, quand même…
– Bien sûr, un peu…
– Et vous les passez à traîner dans les bars ?
– Non. J’attendais des amis qui m’ont fait faux bond. Alors, comme je n’avais pas envie de rentrer…
– L’aventure ?
– Non.
– Ouais, ouais, on dit ça… Chanson connue. Mais au fond…
– Ne jouez pas. Vous perdriez. La psychanalyse, ça ne doit pas être votre fort…
– Bono. Vous me bottez, Jardin d’Avril. Tous les deux, on doit faire un tandem imbattable pour les Six Jours…
– Vous ne flânez pas, vous, au moins…
– On est au siècle de la vitesse, oui ou non ?
Encore une gorgée et vous allez piger tout de suite.
– Si vous me prenez par les bons sentiments…– La même piquette, Gastounnet.
Les bicots s’étaient arrêtés de jouer aux dés. Ils avaient des gueules d’enterrement. Surtout un. Le plus grand. Un nommé Riton la Limace, vu qu’il portait toujours des chemises comme des drapeaux. Je le connaissais vaguement. Il me regardait, en sournois, tout en continuant de jacter à ses Marocains, et moi, pour le faire marronner, j’avais pris la menotte de la môme.
– Votre nom, c’est comment ? que je lui ai demandé. Elle a plissé le nez. Ses yeux ont eu un reflet malin.
– Minouche, elle a dit.
C’était tout à fait ça. Elle avait l’air d’un petit chat.
– Fiancée ?
Elle a fait « non » de la tête.
J’allais lui demander comment ça se faisait, quand un des sidis s’est mis à engueuler Gaston. Il beuglait des ordures, exprès pour m’emmerder, à cause de la petite. Gaston, lui, essayait de garder sa dignité. Il souriait d’un air idiot, d’un sourire de sourdingue, et les crouïas étaient à deux doigts de se cotiser pour lui payer un Sonotone.
– Ti m’entends pas, non ? qu’il hurlait Mahomet, ti m’entends pas, empaffé di ta mère…
La fureur l’étranglait ; il ne trouvait plus ses mots en français. Alors, il a commencé à postillonner en macaque. Je comprenais à moitié. Il prétendait, le mauricaud, que tous les gars qui venaient chez Gaston se faisaient labourer l’oignon, de père en fils. C’était d’ailleurs un vice héréditaire. Car leur mère et leur grandmère et la grand-mère de leur aïeule, elles en prenaient à la sultane, toutes sans exception, « crac ! » dans le pataronflard. À l’écouter, le Perroquet, depuis des siècles, c’était le rendez-vous d’embistrouillés profonds. Les deux autres bicots se bidonnaient. Minouche me regardait. Gaston jetait des regards effrayés de tous les côtés. Le pianoteur, un schpill qu’on appelait Dublair, cherchait par où se faire la paire. J’ai mis un raide sur le comptoir. J’ai dit à Minouche :
– Attends-moi dehors…
À cause des balles perdues.
Mais elle n’a pas bougé et ça m’a fait plaisir. J’ai enlevé le cran, dans ma poche. J’ai glissé du tabouret. Ils n’attendaient que ça. J’ai tout de suite eu Riton sur les bras. Il a sorti son lingue. Il a frappé, en remontant. Il m’a raté. D’un poil. Ça suffisait. Il a eu ma droite dans la gueule et mon genou, aussi sec, dans les siamoises. J’ai entendu que ça craquait. C’était un mec qui devait faire de la décalcification. Alors, j’ai plus attendu. Je lui ai foutu deux coups de boule dans la tête. Il a commencé à saigner. J’avais son raisiné, tout poisseux, sur la gueule. C’était bon. Il ne tenait plus sur ses guibolles. Je l’ai serré, contre moi, en paravent, des fois qu’ils tirent. Mais ils n’ont pas tiré. Au contraire. C’est moi. À travers la poche de Riton. Avec son propre flingue. Toute la purée. Le grand chargeur. En trois fois. Du douze et demi. Spécial pour la savane. Ils ont glissé contre le piano. Ça a fait un accord écrasé. Puis un trémolo sautille ma poule, quand je leur ai foutu deux ou trois coups de pompe dans les côtes. Pour me calmer.
– Gaston, téléphone à Boby, j’ai dit. J’ai fermé la lourde. Au verrou. La petite était toute blanche.
Et voilà comment j’ai connu Minouche. Boby est arrivé tout de suite en traction. Alberto et Manuche étaient avec.
– Pas blessé, patron ?
– Non.
– Bravo. Joli boulot.
Ils ont tassé la marchandise dans la malle arrière.
– Chez Alexis, demain une heure, j’ai dit.
– Ciao, patron.
Gaston épongeait ses tapis. Dublair grelottait.
– Qu’est-ce qu’on boit ? j’ai fait comme ça à la môme.
Elle avait une binette couleur de yaourt. Elle ne pouvait plus en jacter une. Je l’ai rassurée.
– Faut pas vous faire tant de mouron, ma jolie. Vous savez, trois crouïas en moins, ça n’est pas la mort de l’Union française…
Elle a eu un faible sourire.
– Vous, vous…
Elle bégayait. On aurait dit un général.
– Vous… vous me raccompagnez?…
– Bien sûr, mon oiseau bleu. Le quartier n’est pas sûr, passé minuit. Vous pourriez faire de
mauvaises rencontres...
à suivre